les indemnités de l’esclavage à l’origine des discriminations d’aujourd’hui ?

Le 10 mai est la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, qui accompagne le combat pour la mémoire qui se vit aux quatre coins du monde. Le projet de recherche REPAIRS, étudie les indemnités, les réparations et les compensations ayant été versées au titre de l’esclavage entre le XIXe et le XXIe siècle. Il profite de cette occasion pour mettre en ligne une base de données et un moteur de recherche, qui permettent au public d’avoir des éléments précis sur les indemnités touchées par les propriétaires d’esclaves français. Un projet qui vise à démystifier les idées reçues et à repenser les conséquences qu’ont ces indemnités encore aujourd’hui.

Une base de données, la première du genre, dans le cadre des demandes mondiales de réparation

De nombreux descendants d’esclaves demandent aujourd’hui aux gouvernements des comptes pour les atrocités qu’ont subies leurs ancêtres. La France a reconnu en 2021 la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Des mouvements sont actifs depuis une vingtaine d’années pour demander la “réparation” des crimes de l’esclavage. Une équipe du Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages du CNRS a retracé pour l’occasion, dans le cadre du projet REPAIRS , l’attribution et la circulation des titres d’indemnités au XIXe siècle dans les anciennes colonies esclavagistes françaises, sous forme de base de données. À travers ces indemnités, l’État tentait de préserver ses intérêts économiques dans les colonies, car les colons menaçaient de quitter ces territoires suite à l’abolition de l’esclavage. Désormais, les utilisateurs peuvent chercher grâce à leurs noms de familles, leurs ancêtres qui pourraient avoir participé à l’esclavage.

Des bénéficiaires non-Blancs des indeminités de l’esclavage

Mais le travail du CNRS a aussi permis de montrer que les indemnités n’étaient pas seulement réservées aux grands propriétaires. En effet, plus de 30 % des bénéficiaires étaient des personnes de couleur, qui possédaient quelques esclaves (pratique courante car le travail salarié n’existait pas dans ces anciennes colonies), qui recevaient ces titres en tant que créanciers des dettes des anciens propriétaires, mais sans eux-mêmes avoir possédé des esclaves. Cette base de données est conçue comme une archive qui pourrait collecter par la suite des données biographiques et généalogiques, grâce à la collaboration des utilisateurs qui le souhaitent.

Mettre en lumière les indemnités pour expliquer les discriminations aujourd’hui

Magali Bessone, autrice de Faire justice de l’irréparable (Vrin), philosophe à l’université Panthéon-Sorbonne (ISJPS) et chercheuse associée au Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc), membre du projet Repairs, explique que l’esclavage est une question qui nous concerne toujours. L’opposition juridique entre personnes et choses sur lequel reposait l’esclavage, s’est déplacée et traduite, à partir 1848, en une opposition socio-politique et raciale très rigide entre Blancs et Noirs, qui structure encore notre société et est la base d’un certain nombre de discriminations. Les inégalités économiques, qui commencent avec les réparations aux propriétaires et non pas aux esclaves, se sont aussi maintenues dans le temps.

Comprendre la source des discrimination pour être plus solidaire en période de crise

Les périodes de crise renforcent les craintes, le racisme et les discriminations, dans un mécanisme de recherche de boucs émissaires responsables du malheur. Étudier les mécanismes qui font de l’esclavage la source de certaines discriminations peut soutenir les mouvements de solidarité, qui sont particulièrement nécessaires dans des périodes comme la crise actuelle. Pour l’historien Pascal Blanchard, la pandémie pourrait aussi nous apprendre quelque chose de la pensée collective pour surmonter la crise. Dans un moment où les conditions de vie dans les quartiers difficiles favorisent la diffusion du virus, et où la crise économique frappe plus fort les familles défavorisées, on observe comment, en partageant une mémoire commune, on peut faire résilience et dépasser les souffrances individuelles, pour fabriquer un tout commun collectif qui aide à surmonter les obstacles.

Un discours qui n’est pas partagé par ceux qui souhaitent que l’on dépasse « concurrence victimaire », repentance et « guerre mémorielle », le devoir de mémoire trouvant ses limites dans l’anachronisme et pouvant en définitive, en voulant légitimement rendre justice, entraver la fabrique d’une identité en fragmentant les communautés.