« Nous ayons transformé le climat de façon irréversible »

INTERVIEW

Une partie du nord de l’Europe : l’Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique ont été soumis a des intempéries d’une rare violence cette semaine, donnant lieu à une série d’inondations particulièrement destructrices. Samedi, le bilan a dépassé les 150 morts sur le continent, dont au moins 133 victimes en Allemagne. « C’est un phénomène tout à fait exceptionnel à la fois par son intensité et par la zone géographique couverte », relève au micro d’Europe 1 François Gemenne, membre du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, également enseignant à Sciences Po et chercheur à l’université de Liège. Cette ville a d’ailleurs été la plus touchée en Belgique par les inondations.

« L’ensemble du bassin hydrologique a été complètement noyé. Les sols n’ont pas pu absorber ces précipitations intenses », poursuit ce spécialiste. « Les dernières inondations, aussi catastrophiques, remontent à 1926 dans la ville de Liège et c’est la première fois, à ma connaissance, que la ville est évacuée pour une raison de catastrophe naturelle », pointe encore François Gemenne.

Un phénomène qui touche l’ensemble du globe

À ses yeux, la stupeur des autorités devant la montée des eaux trahit un certain aveuglement face à l’imminence des dérèglements climatiques liés au réchauffement planétaire. « Nous ne sommes pas du tout préparés en Europe occidentale à faire face à ce type d’événements extrêmes. Il y avait une grande impréparation, à la fois des autorités et de la population, qui ont été pris par surprise dans ces inondations », constate notre universitaire.

Il rappelle que le GIEC alerte sur la menace que représente ces phénomènes climatiques depuis « vingt ou trente ans ». « On n’a pas suffisamment tenu compte de ces avertissements et on a sous investi dans le domaine de l’adaptation et dans le domaine de la prévention des risques naturels », déplore-t-il. « Quand on discute des risques liés au changement climatique, trop souvent, on imagine que ce sont des impacts qui vont se produire dans des futurs lointains ou dans des contrées lointaines. »

« Ces événements exceptionnels deviennent la nouvelle normalité »

Pour François Gemenne, il est nécessaire de changer de paradigme : le changement climatique ne doit plus être envisagé comme une menace que l’on peut encore contrer, mais comme un état de fait qui appelle une transformation de nos modes de vie. Si la lutte pour limiter l’impact des activités humaines sur le climat doit se poursuivre, elle doit également s’accompagner de mesures prenant en compte la part d’irréversibilité de ces transformations. « Il ne s’agit pas du tout d’être fataliste, mais d’accepter le fait que la sortie de route en matière de changement climatique a déjà eu lieu dans les années 1950 et 1960. Aujourd’hui, l’objectif, ce n’est plus d’éviter cette sortie de route, mais de limiter le nombre de tonneaux que va faire la voiture », insiste-t-il.

« Il faut arrêter de se dire qu’on va lutter contre le changement climatique uniquement en réduisant nos émissions de gaz à effet de serre, même si ça reste évidemment essentiel. Il faut aussi déployer des moyens d’adaptation », soutient François Gemenne. « Il faut accepter que nous ayons transformé le climat de façon irréversible et que ces événements exceptionnels deviennent la nouvelle normalité », déplore-t-il. « Il faut s’adapter à cette nouvelle situation tout en essayant d’en limiter les impacts au maximum », conclut ce membre du GIEC.