éthique et morale, des absents dont ils sont conscients ?

Mardi 14 septembre, le Wall Street Journal a publié un rapport qui détaille comment Facebook a constaté à plusieurs reprises que son application de partage de photos Instagram était nocive pour les adolescents. Le rapport a été rendu public grâce à une ancienne employée de l’entreprise, qui a décidé d’alerter l’opinion publique. L’identité de cette lanceuse d’alerte, Frances Haugen, a été dévoilée par le quotidien américain le 3 octobre. Elle a aussi été interviewée par CBS pour donner plus de détails sur les conflits d’intérêts auxquels Facebook fait face, et dans lesquels l’entreprise fait passer l’intérêt des utilisateurs au second plan.

Entre « désinformation » et profit économique

Frances Haugen est ingénieure spécialiste des données (data scientist) originaire de l’Iowa aux États-Unis, âgée de 37 ans, et a commencé à travailler chez Facebook en 2019, pour finalement démissionner en mai 2021. Pendant cette période, sa mission était, au départ, de travailler pour le service d’intégrité civique, qui étudie la façon de prévenir les risques de désinformation avant les élections de 2020. Cependant, le service a été supprimé juste après l’élection présidentielle. Selon la scientifique, Facebook est conscient du danger que présente sa plateforme, mais n’est pas prêt à réaliser les investissements nécessaires pour prévenir ces risques. En effet, la plateforme a réussi à activer des paramètres pour réduire la diffusion de la désinformation et de la haine en ligne, mais ils ont ensuite été désactivés juste après l’élection présidentielle, ce qui a, par exemple, pu favoriser l’insurrection du Capitole. Cette révélation pourrait aussi expliquer le fait que le 3 août 2021,  Facebook Inc. a désactivé les comptes personnels d’un groupe de chercheurs de l’Université de New York qui étudient la désinformation dans les publicités politiques.

« La version de Facebook qui existe aujourd’hui déchire nos sociétés et provoque des violences ethniques dans le monde »

Dans le but de préserver ses revenus publicitaires, Facebook contribuerait volontairement à la propagation de contenu haineux, et à la polarisation politique. Frances Haugen explique que Facebook « a réalisé que s’ils changeaient l’algorithme pour que la plateforme soit plus sûre, moins de personnes resteront sur la plateforme, elles cliqueront sur moins de publicité et Facebook fera moins de profit ».  Profit en partie apporté par le contenu haineux, qui divise, polarise, provoque la colère chez les utilisateurs. Selon des chercheurs de Yale, les réseaux sociaux ont la faculté de provoquer le harcèlement de groupes minoritaires. Cela a même été vérifié par les chercheurs de Facebook eux-mêmes. Plus une publication génère de la colère, plus elle aura de succès, mais plus ses conséquences seront négatives et dangereuses. Il existait même une plaisanterie à ce sujet au sein du service de “Civic Integrity” de Facebook, selon Frances Haugen : “pour connaître les prochains pays en crise dans le monde, il suffit de repérer ceux qui ont commencé à utiliser Facebook deux ans auparavant”. Au Myanmar par exemple, l’utilisation de Facebook par les militaires peut être reliée à la persécution des Rohingyas, qui est maintenant décrite comme un génocide par certaines organisations.

Facebook répond aux accusations de nocivité d’Instagram pour les adolescents

Face au Sénat, Antigone Davis, directrice de la sûreté de Facebook, répond aux accusations révélées par le « Wall Street Journal » en septembre dernier. D’après elle, les réseaux sociaux sont capables d’enrichir la vie des adolescents, leur permettant de rester en contact avec leurs amis et leur famille. Les réseaux sociaux pourraient même les aider à affronter les troubles des comportements alimentaires (TCA), l’anxiété et la dépression. Pourtant, Facebook est accusé d’aggraver les complexes pour 32 % des jeunes adolescentes. Dans le viseur des associations de protection de l’enfance, le projet d’Instagram pour les moins de 13 ans a été suspendu, le temps de convaincre ses détracteurs. Selon Frances Haugen, la question est claire : « l’étude montre que plus elles (les adolescentes) étaient déprimées, plus elles utilisaient l’application ». La lanceuse d’alerte a porté au moins huit plaintes auprès des autorités fédérales, et a été entendue au Sénat mardi 5 octobre, en espérant que des mesures soient prises chez Facebook pour se remettre de cette “faillite morale” à laquelle la plateforme fait face.