Il faut un mécène pour sauver le Musée de l’Éventail

Le Musée de l’Éventail, quatrième génération de propriétaire, est menacé d’expulsion par la Ville de Paris. Il ne peut plus payer ses loyers. La collection privée risque d’être saisie. Avis aux mécènes pour lui trouver un nouvel écrin. 

On a 45 000 châteaux en France, mais un seul musée consacré aux éventails. Aujourd’hui, il est menacé d’expulsion par la Ville de Paris. C’est l’un des derniers vestiges de la Belle Époque, témoignage d’un art de vivre dans le Vieux Paris. Les boutiques en étage ont disparu les unes après les autres. C’est la cancel culture ! Suite à la crise de la Covid-19, le musée a accumulé les dettes et n’a pu payer ses loyers de 9 600 euros par trimestre.

Sa propriétaire, Anne Hoguet, 75 ans, maître d’art éventailliste, quatrième génération du nom et sans héritier, se désole : « La crise sanitaire a été le coup de grâce. Je n’ai eu ni visiteurs ni clients. C’est la double peine. Le monde du spectacle avec lequel je travaille était à l’arrêt, cela a eu un impact direct sur mon activité. Je n’ai pas pu m’en remettre. » Son arrière-grand-père a créé l’entreprise en 1879. Son père a racheté le dernier atelier d’éventails en 1960. Anne Hoguet a le cœur en lambeaux : « Tout en continuant la création d’éventails, j’ai ouvert le musée il y a près de trente ans. J’ai consacré toute ma vie à ce patrimoine familial. J’ai proposé à la ville de Paris d’en faire un musée municipal, mais cela ne semble pas possible. Je suis stressée à l’idée de ne pouvoir transmettre mon savoir-faire. »

Le Musée de l’Éventail est installé dans le quartier des théâtres, au 3ᵉ étage d’un immeuble haussmannien sans ascenseur. C’est un musée, mais aussi un atelier regorgeant d’outils rares qui fabrique et restaure des éventails. Il s’étend sur 200 m² dans un décor au style Henri II avec des boiseries de noyer sombre, des teintures en drap brodé au fil d’or qui lui confèrent une atmosphère hors du temps. Unique au monde, cette Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) compte parmi ses clients des théâtres, des opéras, des music-halls, ainsi que des maisons de couture, mais aussi des cinéastes comme Sofia Coppola pour son film Marie-Antoinette réalisé en 2006.

Karl Lagerfeld, l’un des clients du Musée-Atelier Anne Hoguet

Karl Lagerfeld, longtemps client de la maison Hoguet, a remis au goût du jour cet accessoire. Il sortait rarement sans son éventail, objet de séduction, de dialogue… et de distanciation. Sous Louis XV le « Bien-Aimé », un code amoureux de l’éventail a été créé, toujours en vigueur. L’éventail placé près du cœur manifeste l’intérêt. Placé près de l’oreille gauche, il est signe de refus. Il sert aussi à se protéger du soleil, à cacher une rougeur ou un sourire involontaire…

« Riche d’une collection de plus de 2 500 pièces du XVIᵉ au XXIᵉ siècle, le Musée de l’Éventail fait la fierté de la France. Il présente le travail des éventaillistes et des tabletiers qui travaillent la nacre, l’ivoire et les incrustations. On y trouve des archives, des outils, des matériaux pour fabriquer les éventails. Ils sont méticuleusement rangés dans des meubles en noyer aux 188 tiroirs », souligne Eric Bonnet qui a réalisé un film sur ce lieu délicieusement suranné que l’on peut visionner sur entréeinterdite.tv. Mais cela n’empêche pas un petit détour par les Grands Boulevards.

La Ville de Paris pourrait saisir la collection privée

La Ville de Paris, propriétaire des murs, n’a pas d’argent pour sauver ce lieu historique. Son bailleur social, Elogie-Siemp, aimerait transformer les 200 m² du musée en plusieurs logements. Une drôle d’idée qui semble difficile à mettre en œuvre, car l’une des salles, avec sa cheminée monumentale, est classée aux Monuments Historiques depuis 2004.

Pour payer la dette correspondant aux arriérés de loyers de 117 000 euros, la mairie envisage de saisir la collection. Pourtant, depuis 2020, le métier d’éventailliste est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. À quoi bon donc ces classements officiels s’ils n’offrent pas une véritable protection ? En cours de médiation, l’affaire devait être plaidée devant le Tribunal de grande Instance le 21 octobre dernier. Mais la médiation a pris du retard et le TGI devrait examiner le dossier le 10 février 2022.

Anne Hoguet dit d’une voix douce : « Moi je peux tout arrêter, mais je veux que ma collection reste entière, ne soit pas dispersée. Je crains qu’elle soit saisie et ne soit jamais exposée dans les musées parisiens. Au musée Carnavalet ou au Palais Galliera, les conservateurs préfèrent des périodes plus récentes et les éventails resteront dans des tiroirs. »

Idéalement, Anne Hoguet souhaiterait rester indépendante, trouver un nouveau lieu. Elle espère pouvoir abriter son musée dans l’ancien tribunal d’instance qui jouxte la mairie dans le 10ᵉ arrondissement. « Il est définitivement fermé. C’est un lieu vide, mais on m’a dit qu’il était réservé à l’hébergement de personnes en difficulté. »

Recherche d’un mécène et solidarité populaire

Anne Hoguet aimerait trouver un mécène. Elle a fait des démarches auprès des grands noms de la mode : Chanel, Vuitton, Hermès et d’autres. Sans succès. Elle a fait appel à Brigitte Macron, mais on lui a répondu de prendre contact avec la préfecture de police. La ville de Paris tente de trouver des solutions. « Les services de la mairie de Paris ont écrit à trois maisons de couture dont je n’ai pas les noms. « Ils n’ont pas donné suite », regrette-t-elle. Pour le moment, elle tient bon avec une retraite de 1 300 euros par mois. Travailler avec son père ne l’a pas rendue riche !

Pas assez visible le Musée de l’Éventail ?

Les fontaines du rond-point des Champs-Élysées ont coûté la bagatelle de 6,3 millions d’euros. Des mécènes ont été fortement sollicités par Anne Hidalgo. Le Qatar, les familles Dassault et Houzé (Galeries Lafayette) ont mis la main à la poche. Le dragon volant rouge d’Alexander Calder, qui s’est posé place Vendôme à l’initiative de la mairesse, joue les prolongations. Il est exposé jusqu’au 20 mars 2022. La galerie Gagosian ne communique pas les prix. Mais cette étrange pièce serait en vente pour 28 millions d’euros. 

Le Musée de l’Éventail est un lieu historique auxquels sont attachés les amoureux du Vieux Paris. Il s’appuie sur la solidarité populaire. Une pétition et une cagnotte sur Leetchi ont été mises en place. À ce jour, le musée a collecté 67 219 euros, plus de la moitié de la dette, avec 1 601 généreux contributeurs. Anne Hoguet, Parisienne de longue date, serait prête à quitter la capitale si un mécène lui faisait une proposition. Ce serait un joli cadeau de Noël. 

Le Musée de l’Éventail : 2 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris. Accessible sur réservation. Tel : 01 42 08 19 89 ; mail : contact [at]annehoguet.fr ; site : www.annehoguet.fr.