Anna Pirozzi, une puissante voix sur scène et contre les préjugés

« Trop vieille », « pas le corps qu’il faut pour ce rôle »: aujourd’hui sollicitée par les grandes salles lyriques, la soprano italienne Anna Pirozzi a souffert pendant longtemps des préjugés sur son physique et sa carrière tardive à l’opéra.

Le parcours de cette Napolitaine de 47 ans est atypique: jusqu’à ses 25 ans, elle était chanteuse de karaoké dans des cafés et n’avait pas entendu un seul air d’opéra. Sa carrière a décollé dix ans plus tard et, les critiques saluent aujourd’hui l’intensité dramatique de sa voix.

C’est en 2013, au festival de Salzbourg où elle est appelée au dernier moment pour le rôle d’Abigaïlle dans « Nabucco » de Verdi, que sa carrière est véritablement lancée.

– « Je vous attendais maestro » –

Le chef d’orchestre italien « Riccardo Muti ne me voulait pas », affirme la soprano à l’AFP à Paris, où elle chante samedi à la salle Gaveau aux côtés de Placido Domingo.

« Il a dit +c’est qui cette Pirozzi, je ne la connais pas+; puis il m’a écoutée cinq minutes et m’a dit +stop, vous chantez très bien! vous étiez où avant? ». Elle lui répond du tac au tac: « je vous attendais maestro », se rappelle-t-elle en riant.

Adolescente, elle adorait chanter de la pop italienne, comme sa mère chanteuse, mais aussi des tubes de Mariah Carey, Céline Dion, Whitney Houston dans les cafés, les restaurants, lors des mariages.

« Tout le monde me disait +tu as une très belle voix, pourquoi tu n’étudies pas le chant? mais je n’aimais pas le lyrique; dans ma famille, personne n’écoutait du classique ou l’opéra », dit la chanteuse qui parle couramment français (sa famille maternelle est originaire de Nancy).

Motivée par l’envie de lire la musique, elle s’inscrit à des cours de chant; son premier professeur repère immédiatement son potentiel lorsqu’elle chante le seul morceau lyrique qu’elle connaisse, l’Ave Maria de Schubert, chanté souvent dans les mariages.

Anna Pirozzi est « soprano dramatique colorature » (ou d’agilité), une tessiture de voix qui permet de chanter à la fois des rôles puissants et légers et qui a été utilisée pour la première fois pour Maria Callas.

C’est d’ailleurs en écoutant pour la première fois, à 25 ans, un enregistrement de « La Divine » qu’elle a « le coup de foudre » pour le lyrique. Son ami le baryton Federico Longhi l’aide à perfectionner sa technique, puis pendant dix ans, elle chante dans de petits théâtres.

Dans les plus grandes institutions, c’était presque toujours les mêmes remarques. « J’étais trop vieille (31 ans) ou je n’avais pas de CV. +Vous avez chanté à l’église ou dans un petit théâtre de province? C’était rien pour commencer+ », affirme-t-elle.

Et puis il y avait les exigences physiques. « C’est surtout les metteurs en scène qui disaient carrément +non+. Ils voulaient des chanteuses minces ou disaient +pour ce rôle, le physique n’est pas le bon », se souvient-elle.

– Des débuts à 36 ans –

La chanteuse, qui s’était déjà indignée de « la grossophobie » dans le milieu de l’opéra dans une interview l’année dernière au Corriere della Serra, a arrêté aujourd’hui les régimes alimentaires et peut se permettre d’imposer ses choix.

« Aujourd’hui, on a moins peur d’en parler mais il le faut. Surtout que ce problème touche uniquement les femmes à l’opéra. Les hommes eux, peuvent être ce qu’ils veulent », assure-t-elle.

Dans un entretien avec l’AFP en 2018, l’Américaine Lisette Oropesa, une star du lyrique, avait également dénoncé le diktat de la beauté et de la minceur.

Ce n’est qu’à 36 ans qu’Anna Pirozzi réussit sa première grande audition dans un grand théâtre italien, à Turin, puis sa carrière décolle après Salzbourg.

Après avoir été une « distribution B » ou remplaçante, notamment de l’autre « Anna », la superstar Anna Netrebko, cette mère de deux enfants est acclamée notamment dans les rôles d’Abigaïlle et de Lady Macbeth.