Après un développement éclair, les boutiques de vente en vrac luttent pour leur survie

Elles se sont multipliées ces dernières années, mais font désormais les frais des nouvelles habitudes de consommation des Français.

Depuis plusieurs années, les boutiques spécialisées dans la vente de produits en vrac ont poussé comme des champignons… La France en compte aujourd’hui 920, alors qu’elle n’en possédait qu’une quinzaine en 2015, selon les chiffres de Réseau Vrac, association des professionnels du vrac. Mais elles subissent fortement les nouvelles habitudes de consommation prises par les Français depuis le début de la crise sanitaire. D’après une étude réalisée sur la période de mai à novembre 2021, Réseau Vrac dévoile que 81% des commerces spécialisés* dans la vente en vrac ont observé une baisse de chiffre d’affaires de 20% par rapport à la même période en 2020, liée à une baisse de la fréquentation de l’ordre de 30%.

Un constat partagé par Nosika, gérante de l’épicerie Maison Vrac, à Montfort-sur-Meu en Ille-et-Vilaine. « Depuis septembre 2021, je constate une baisse de mon chiffre d’affaires de l’ordre de 25%. Le panier moyen des consommateurs n’a pas beaucoup évolué mais je fais face à une baisse de la fréquentation de 19% », regrette cette chef d’entreprise de 37 ans qui a ouvert ce commerce en novembre 2020.

Plusieurs causes expliquent ce phénomène. « La crise sanitaire a modifié les habitudes de consommation des Français. Ils ont fortement recours au drive, à la livraison à domicile de repas et de courses, et ne veulent plus consacrer autant de temps qu’avant à faire leurs courses. Les épiceries en vrac souffrent du désintérêt des Français pour le commerce physique », met en avant Célia Rennesson, cofondatrice et directrice générale de Réseau Vrac. Il est vrai que selon Procos, fédération qui représente environ 60.000 points de vente, «les grands pôles de commerce, les grandes rues marchandes des grandes villes ou encore les gares, font face à des baisses de trafic atteignant 20% à 30% par rapport à 2019.» Alors que le marché de la livraison de repas à domicile connaît une croissance de 47% entre 2018 et 2020, selon le cabinet d’experts Food Service Vision.

Un marché à 1,3 milliard d’euros

Cécile, parisienne de 46 ans, a suivi ce mouvement. « Avant, je faisais mes courses en supermarché que je complétais avec des achats en épiceries en vrac. Mais depuis que j’ai découvert le drive, je ne fais plus que ça. Déjà, c’est beaucoup plus pratique et rapide et je préfère aussi éviter de me rendre en magasins à cause de la circulation du coronavirus. Dès que la situation sanitaire s’améliorera vraiment, je pense que j’y retournerai», explique cette free-lance en communication.

Par ailleurs, l’achat de produits en vrac peut également s’effectuer de plus en plus dans les supermarchés. Les ventes globales de « vrac » s’élevaient à 1,3 milliard d’euros en 2021, en stagnation par rapport à 2020, et les supermarchés représentaient 59% des ventes, contre 50% en 2020. Les enseignes de grande surface veulent en effet de plus en plus proposer ce type de produits à leurs clients. Au niveau national, Monoprix propose par exemple plus de 370 références de produits vrac en 2021 (vs plus de 300 en 2020). Une proposition qui conquiert les consommateurs. «Les consommateurs de «vrac» ne sont pas forcément attachés au point de vente. S’ils peuvent acheter cela en supermarché, ils le font parce que c’est plus pratique et peut représenter un certain gain de temps», explique Florence de Ferran, enseignante-chercheuse en consommation responsable.

Autre cause, le prix. Alors que la France fait face à une inflation persistante, les consommateurs portent plus d’attention à leurs dépenses. « J’ai recours au drive parce que cela m’évite d’aller en magasins et d’acheter systématiquement des choses en plus et les supermarchés proposent beaucoup de promotions en ce moment. En plus, je dois conduire 30 minutes pour me rendre à mon épicerie. Avec la hausse du prix de l’essence, ce n’est plus possible, ça revient trop cher », regrette cette jeune maman de 27 ans qui habite en Charente-Maritime.

«La trésorerie fond très vite»

Mais Célia Rennesson de Réseau Vrac tire la sonnette d’alarme pour la survie de ce jeune secteur. « Nous rencontrons les mêmes problématiques de fréquentation que l’ensemble des commerces physiques mais le problème est que les épiceries en vrac sont très jeunes et n’ont pas la trésorerie pour faire face à une crise qui dure », revendique-t-elle. En 2021, une trentaine de magasins spécialisés ont fermé leurs portes, contre une dizaine les années précédentes. Marylou qui propose une épicerie en vrac itinérante autour de Dax, s’inquiète effectivement pour la survie de son affaire. « Le cap va être difficile à tenir, la trésorerie fond très vite. J’ai perdu 20% de mon chiffre d’affaires depuis janvier », raconte-t-elle alors qu’elle a lancé son activité il y a seulement six mois.

La directrice générale Réseau Vrac appelle les clients à revenir en magasin. « Il faut que les consommateurs se ressaisissent, s’ils ne retournent pas en magasin dès maintenant, lorsqu’ils voudront y aller, ils n’existeront plus ». Mais elle veut rester optimiste et compte tout de même sur le fait que la fin de la crise sanitaire aide les Français à se tourner à nouveau vers le commerce physique : « à partir du printemps, il y aura un rééquilibrage qui va s’effectuer entre le digital et le physique et c’est aussi à nouveau de leur donner envie de revenir.»

Le cadre législatif va également pousser à la consommation en vrac puisque l’article 11 de la loi Climat et Résilience demande à ce qu’au moins 20% des rayons des grandes surfaces soient convertis au vrac d’ici 2030. «Cette évolution profitera à l’ensemble de la filière car cela va sensibiliser les Français à l’achat de produits en vrac», met-elle en avant. Reste à savoir combien de magasins spécialisés auront survécu à cette crise.

*Étude réalisée auprès de 400 épiceries en vrac en décembre 2021.