« Enquête sur un scandale d’État » la lutte anti-drogue dans un état de passivité

CRITIQUE — L’histoire du film politique a quelques fleurons. Citons pour mémoire Les Trois jours du condor (1975) de Sydney Pollack, Les Hommes du président (1976) d’Alan J. Pakula ou Main basse sur la ville (1962) et Cadavres exquis (1976) de Francesco Rosi. L’un des plus étonnants fut The International (2009) de Tom Tykwer. En France, le niveau est moindre, notamment avec les films de Costa Gavras dont Z (1968) et Section spéciale (1975), ou version téléfilm avec ceux d’Yves Boisset, Un Condé (1970) et Le Juge Fayard dit Le Shériff (1976). Ces derniers, malgré des partis pris un peu outranciers, une dénonciation manichéiste et une facture un peu grossière, avaient encore un peu de panache. Notons au passage le correct Une affaire d’État (2009) d’Éric Valette. Enquête sur un scandale d’État reste bien inférieur à toute cette ambition. La France a du mal à aborder les sujets brûlants avec une véritable maturité de ton. Pourtant, ce n’est pas ce qui manque de nos jours quand on lit La Mafia d’État de Vincent Jaubert ou Secret Défense de Pascal Jouary.

Le réalisateur, Thierry de Peretti, auteur de Les Apaches (2013) et Une vie violente (2017) revient sur l’affaire François Thierry, ancien patron de la lutte anti-drogue accusé d’avoir entretenu de troublants liens avec un gros trafiquant d’Europe, et favorisé l’importation de tonnes de stupéfiants en France. En mai 2016, dans Libération, le journaliste Emmanuel Fansten révèle cette affaire et lui consacre un livre, L’infiltré, puis un second en mars 2021, Trafics d’État – Enquête sur les dérives de la lutte antidrogue.

Nous sommes, dans le film, en octobre 2015. Les douanes françaises saisissent sept tonnes de cannabis en plein cœur de la capitale. Un ancien infiltré des stups, Hubert Antoine (Roschdy Zem) contacte Stéphane Vilner (Pio Marmaï), journaliste à Libération, et prétend pouvoir démontrer l’existence d’un trafic d’État dirigé par Jacques Billard (Vincent Lindon), un haut gradé de la police française.

 

À partir de ces faits, le réalisateur construit une fiction qui ressemble plus à une sorte de « documentaire » tant le rythme est lent, sans la moindre pertinence, s’étire et s’étire entre scènes dialoguées d’une grande banalité, filmées en plan séquence dans un format 4/3 et scènes d’ambiance sans concret (celles dans la rédaction du journal, les audiences au tribunal). Le tout sans tension dramatique, sans fièvre, sans aspérité. Plat comme l’asphalte. Jamais nous n’entrons dans le moindre univers.

 

On pourrait croire qu’il y a ici une volonté d’être sobre et authentique, mais nous ne sommes pourtant pas dans un film « contemplatif » à la Théo Angelopoulos. Il n’y a pas de cinéma ici, mais des dialogues et des dialogues. Tout le film passe par eux pour donner les informations utiles (le jargon journalistique et politique), histoire de comprendre les enjeux et les relations de chaque personnage au point que le spectateur est rapidement submergé. La construction du scénario est fortement en cause. À cela s’ajoutent comme à l’improviste des scènes inutiles et longues, comme si elles pouvaient donner un peu de vie au film. Par exemple, celle où Hubert Antoine demande sa compagne en mariage alors qu’il est atteint d’un cancer, ou encore celles où Hubert Antoine et Stéphane Vilner s’embrouillent, se réconcilient et se disputent à nouveau sans que l’action avance d’un pouce. S’il est vrai qu’un tel film se concentre généralement sur l’intrigue, rien n’est donné de l’existence personnelle de chaque protagoniste, disséminée même allusivement tout du long. Ils n’existent simplement pas.

 

Le rôle du journaliste de Libération semble désincarné, sans substance et sans charisme, filmé souvent de loin, apparaissant comme un gros chat barbu et mou, inconsistant et sans réelle implication. Pour le cinéaste, le montrer par quelques plans furtifs devant son ordinateur suffit à authentifier son immense et fiévreux travail d’enquête. On n’en saura pas plus sur l’univers du journalisme. Il y a là un manque patent dans la direction d’acteurs, outre que le spectateur est laissé en dehors comme s’il regardait des poissons palabrant dans un bocal. Vincent Lindon fait une apparition au début et à la fin pour tenter de rendre crédible en quelques tirades son personnage de fonctionnaire corrompu, tandis que seul Roschdy Zem tire un tant soit peu son épingle du jeu sans incarner cependant un rôle à la mesure de l’enjeu. Tout semble distendu.

 

Enquête sur un scandale d’État passera aux oubliettes, sorte de film politique politiquement correct. Sans l’ombre du cinéma et sans vision.