pourquoi il est en panne et comment le réparer ?

En France, les inégalités entre les générations se transmettent de manière plus importante que dans un grand nombre d’autres pays européens. Autrement dit, les individus évoluent difficilement sur l’échelle sociale, et ont du mal à se défaire de l’héritage socio-économique de leurs parents. A cet égard, l’éducation peut jouer un rôle primordial pour réparer l’ascenseur social. Décryptage.

Inégalités, redistribution et mobilité économique en France

Les inégalités de niveau de vie, plus faibles en France que dans la moyenne européenne

L’indice de Gini permet de rendre compte du niveau d’inégalité pour une variable (revenu, salaire, niveau de vie…) et sur une population donnée. Il varie entre 0 et 1, la valeur 0 correspondant à l’égalité parfaite et la valeur 1 à l’inégalité extrême.

En 2019, lorsqu’étaient mesurées les inégalités de niveau de vie, il s’élevait à 0,293 points en France selon l’INSEE, soit une situation plutôt bonne en comparaison à d’autres pays européens comme l’Allemagne (0,344 points) ou l’Espagne (0,321). La France est légèrement plus égalitaire que la moyenne européenne estimée à 0,302.

Le modèle social de la France basé sur la solidarité via le mécanisme de redistribution contribue au fait que les inégalités n’augmentent pas dans le pays, et restent stabilisées entre 0,28 et 0,30 depuis la fin des années 90, la période de rupture en 2010-2012 mise à part.

Le manque de mobilité économique

Pour autant, parmi les pays de l’OCDE, la France fait partie de ceux où la mobilité économique est la plus faible, c’est-à-dire où le niveau de revenu des enfants reste fortement corrélé à celui de leurs parents.

Les conclusions d‘un rapport de l’OCDE sur le sujet datant de juin 2018 sont claires : en France, mais aussi en Allemagne, il faudrait six générations, soit 180 années, pour qu’un descendant d’une famille en bas de l’échelle des revenus (les 10% les plus bas) se hisse au niveau moyen. En moyenne dans 24 pays de l’OCDE, cinq générations seraient nécessaires. C’est en bas et en haut de l’échelle sociale qu’il y a le moins de mobilité.

« La redistribution soutient le niveau de vie des ménages les plus pauvres, mais ne corrige pas les disparités au sein du milieu de la distribution » résument Laurence Boone, Cheffe économiste de l’OCDE et Antoine Goujard, Bureau France, Département économique de l’OCDE dans cet article.

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La transmission d’un capital humain par les parents

Alors, pourquoi les inégalités ont-elles tendance à se reproduire, en particulier en France ? Pour le comprendre, il faut opérer un détour par la théorie du capital humain et sa transmission. Le capital humain est défini par l’OCDE comme « l’ensemble des connaissances, qualifications, compétences et caractéristiques individuelles qui facilitent la création du bien-être personnel, social et économique ». Il s’agit, en résumé, de toutes les compétences sociales et culturelles : connaissances, niveau éducatif, mais aussi manières d’être, capacités d’interactions, « soft skills »… Outre le capital social et économique, c’est ce capital humain qui dicte en grande partie les chances qu’un individu d’atteindre des niveaux élevés dans l’échelle sociale et économique.

Or plusieurs chercheurs ont montré que cet ensemble de savoirs et savoir-faire se transmet de façon très inégalitaire en fonction des milieux sociaux, en fonction des décisions prises par les parents en matière de dépenses et d’investissements dans l’éducation de leurs enfants,

Ainsi, les contraintes financières des ménages les moins aisés limitent les investissements dans l’éducation, le capital culturel et les compétences sociales. « Les parents plus éduqués, qui sont aussi susceptibles d’être plus riches, investiront probablement davantage dans leurs enfants que les parents moins éduqués » explique ainsi un rapport de la Banque mondiale. Chez les plus pauvres, les enfants n’ont pas accès aux cours particuliers, moins d’argent est investi dans les activités culturelles…

Autrement dit, la position sociale des parents exerce une influence sur les destinées d’un individu. On peut prendre l’exemple du niveau d’instruction : 17% seulement des enfants de parents faiblement diplômés (12% en moyenne dans l’OCDE) font des études supérieures, comparé à plus de 60% des enfants de parents ayant étudié dans le supérieur. Comme le niveau d’étude conditionne fortement l’accès aux postes les mieux rémunérés, cela signifie que les enfants défavorisés ont moins de chances d’obtenir à l’âge adulte des salaires élevés. En plus du capital humain, le réseau de relations des parents, la position géographique, le sexe et d’autres circonstances encore influent sur la mobilité sociale, là encore, au détriment des moins favorisés.

Les pistes d’action pour favoriser l’égalité des chances

Alors, comment agir pour améliorer cette mobilité sociale et permettre aux populations les plus défavorisées de sortir de la pauvreté ? Pour édifier un monde où « chaque enfant, où qu’il vive, ait des chances égales de devenir ce à quoi il aspire » comme le déclarait récemment le Président de la Banque Mondiale, la scolarisation a un rôle essentiel. Avec des politiques éducatives adaptées, la scolarisation permet de fournir aux individus un socle de connaissances communes, peu importe le milieu d’origine, elle accompagne les enfants les moins privilégiés, leur donne accès à une partie du capital humain auxquels ils n’ont pas accès dans leur famille. Pour aller dans ce sens, le rapport de la Banque mondiale trace trois grandes pistes d’action pour améliorer la mobilité économique entre générations.

Investir dans l’éducation et les services essentiels à la population

Agir sur l’éducation est une piste à privilégier étant donné son importance dans l’accumulation et la transmission du capital humain. Cet autre rapport de la Banque mondiale plaide notamment pour des investissements dans l’amélioration des acquis scolaires, qui représente une voie de sortie de la pauvreté. Les élèves maîtrisant les bases de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique verront s’ouvrir devant eux plus de portes, à la fois en termes de formation et de perspectives d’emploi.

En France, l’écart de résultats entre les élèves les plus favorisés et les plus défavorisés est supérieur à la moyenne de l’OCDE à tel point que l’Hexagone fait partie des pays les plus inégalitaires avec le Luxembourg, Israël et la Hongrie, comme l’atteste l’étude Pisa (Programme international de suivi des acquis des élèves) qui a mesuré les performances d’élèves de quinze ans dans 79 pays. C’est d’ailleurs cet écart qui explique la baisse du niveau éducatif des élèves français.

Travailler sur les programmes et méthodes pédagogiques, mais aussi donner plus de moyens humains à l’école (davantage de professeurs par exemple permettrait d’avoir de plus petites classes) sont des pistes pour corriger les faiblesses du système scolaire français, et ainsi rendre le succès scolaire moins dépendant de l’environnement familial.

D’autres investissements peuvent être faits, dans des services essentiels comme la santé, des services dont doit bénéficier un enfant dès le plus jeune âge si l’on veut améliorer la mobilité intergénérationnelle et renforcer le capital humain. Les politiques publiques ont un rôle crucial à jouer pour donner à chaque enfant, indépendamment du parcours de ses parents, les mêmes chances d’exprimer pleinement son potentiel. Et c’est aussi un moyen de favoriser une croissance économique avec moins d’exclus et de limiter la pauvreté.

L’OCDE souligne ainsi que « les pays qui ont déjà beaucoup investi dans l’éducation ou la santé affichent généralement une plus grande mobilité ».

Cibler prioritairement les catégories de population les plus défavorisées

Si le montant des investissements alloués conditionne en partie la réussite de la politique menée, la manière dont ils le sont est essentielle.

« Pour briser le cercle vicieux de la pauvreté, il faut s’appuyer impérativement sur des mesures locales, depuis les régions jusqu’aux quartiers. Les pauvres ont tendance à vivre dans les zones les plus déshéritées, là où les écoles sont peu efficaces, les infrastructures délabrées, les services médiocres et peu disponibles, et les problèmes de criminalité plus importants qu’ailleurs — autant de facteurs qui pèsent sur les capacités d’apprentissage, de croissance et d’épanouissement d’un enfant. » expliquait ainsi la Banque Mondiale.

Or, en France, il y a un problème structurel d’allocation des resssources en matière éducative. La Cour des Comptes avait ainsi publié un référé soulignant que les collèges et lycées les moins favorisés, ceux où l’on observe des taux d’échecs importants, bénéficiaient moins des dotations d’argent public que certains établissements plus. En gros, l’argent est mal réparti et n’arrive pas toujours à ceux qui en ont le plus besoin.

Encourager les aspirations des jeunes à un avenir meilleur

Pour autant, il ne faut pas négliger la composante personnelle de la réussite, comme l’explique la sociologue Marie Duru-Bellat. Avec un discours très déterministe, les personnes issues de milieux modestes peuvent ainsi avoir le sentiment d’être condamnées à rester dans la précarité, et de n’avoir aucune prise sur leur avenir. Elles peuvent aussi être amenées à développer un certain ressentiment ou une honte par rapport à leurs origines.

Or pour améliorer la mobilité sociale, il faut au contraire susciter chez les personnes défavorisées un sentiment d’espérance, de confiance, qui l’amène à s’investir dans sa propre réussite. Pour cela, la Banque mondiale estime qu’il est nécessaire d’intégrer une analyse du comportement dans les politiques et les programmes, « afin de pouvoir atteindre plus efficacement les laissés-pour-compte du processus de développement« . Il s’agit de s’intéresser à l’influence des facteurs contextuels (l’environnement social par exemple), dans les comportements et les prises de décision des individus. Cette approche de la lutte contre la pauvreté et les inégalités par la science comportementale aide à mieux identifier les freins du côté des individus, et ainsi lutter plus efficacement contre le problème.

Pour parler aux jeunes de la problématique sensible du déterminisme social, Marie Dulu-Bellat propose de rappeler que les moyennes ne sont que des moyennes et qu’elles masquent une partie de la réalité. « Même si 47 % des enfants de milieu populaire n’obtiennent pas le bac, 53 % l’obtiennent. Donc, concrètement, il y a de la marge : le déterminisme social ne fait pas tout, il y a des exceptions » explique-t-elle. L’enjeu étant de ne pas tomber dans le fatalisme, mais de susciter de la motivation chez les jeunes. Et cette motivation passe aussi, évidemment, par une transformation du système. Il s’agit alors d’un cercle vertueux, dans lequel un ascenseur social plus efficace motive les individus à s’émanciper et à se développer, ce qui a de nombreux bénéfices pour la société dans son ensemble.

En résumé, il y a urgence, collectivement à s’attaquer au défi d’améliorer l’ascenseur social, en lissant les inégalités, en misant sur une éducation plus équitable, en donnant accès à chacun à de meilleures opportunités.

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